Annamaria Mitterrand
Gouverneur de l’Université Hébraïque de Jérusalem
Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres


annamariamitterrand@gmail.com
Site l’actualité vue par Anne-Marie Mitterrand : https://annemariemitterrand.net/
Site Abraham et Anne-Marie : https://abrahametannemarie.com/

À LA RENCONTRE DE JÉRUSALEM


ÉPISODES


1ER ÉPISODE : DE L’ORIGINE DU JUDAÏSME AU PREMIER ANTISÉMITISME

2000 ans avant Jésus-Christ, Abraham et sa famille habitaient la Mésopotamie. Son père Théra, polythéiste idolâtre fabrique avec dévotion des quantités de statuettes représentant les Dieux païens. Un jour, Abraham, soutenu par une énergie céleste, s’emporte et prend le risque de détruire les idoles exposées dans le magasin paternel. Alors ! Il entend une voix qui vient du ciel, celle de l’Eternel lui conseille de quitter la région en vitesse. Le Monothéisme est né. Aussitôt Abraham se met en route avec sa femme Sarah, son personnel, des amis, et de quoi subsister… Attristé par la disparition de son frère Haran qui lui a confié son fils Lot avant de décéder, brouillé avec son deuxième frère Nahor après une grosse dispute, mais content quand même de partir à l’aventure, il s’installe bientôt au Pays de Canaan.
Miracle. La Voix de l’Eternel s’adresse à celui qu’il a désigné comme son représentant ici-bas :
« A toi et à ta descendance après toi, je donnerai le pays où tu séjournes, tout le pays de Canaan, en possession à perpétuité, et je serai votre Dieu. » Et voilà, Dieu s’est révélé à Abraham. Tout est en ordre.
Sa femme Sarah, stérile, ne pouvant lui offrir la descendance prévue par l’Eternel est assez pragmatique pour accepter une mère porteuse. Abraham a 86 ans quand Agar, la servante Egyptienne donne le jour à son fils ainé, Ismaël.

Heinrich Bunting – Carte du monde 1581

Sarah avare de reconnaissance à Agar, celle-ci se sauve avec son fils. Mais le bon Dieu ne l’entend pas ainsi, il exige de Sarah, qui lui obéit, ses excuses à la servante. Pour récompenser Sarah, Dieu, d’une étreinte céleste donne au couple presque centenaire un fils : Isaac, un Juif circoncis comme – désormais – le seront tous les garçons du peuple Juif. La vie s’organise à Canaan, les rites se mettent en place, prières, sacrifices, repas Kasher et comme le Bon Dieu en a donné l’exemple, à l’apparition de la troisième étoile, le septième jour de la semaine, silence : on arrête de s’agiter pour consacrer son temps à la prière, la lecture et la réflexion. Shabbat sera désormais suivi en reconnaissance à la création du monde par Dieu.
Cependant, l’Eternel, insatiable, pour éprouver la fidélité d’Abraham lui impose le sacrifice d’Isaac. Les voilà partis vers le Mont Moriah avec mouton et serviteurs. Isaac accepte d’être offert en holocauste par son père. Mais… Retournement divin : au moment où Abraham lève son bras pour exécuter son fils, un envoyé de Dieu, l’Ange Céleste retient son geste. En guise de gratitude, Abraham immole un bélier qui, « comme par hasard » se trouvait là. Sur ce lieu béni, Salomon premier roi des Juifs, promoteur d‘avant-garde bâtira les fondations du temple autour desquelles se construira Jérusalem, Ville Sainte et Juive.
Merci mon Dieu. Néanmoins… Le prix est lourd à payer. Tous se pressent aux portes de la ville. Ce n’est pas grand mais somptueux, l’admiration coupe le souffle. Hélas, la beauté majestueuse de Jérusalem et la spiritualité qui en émane, génèrent l’envie.
La Rochefoucauld le dit : « L’envie est plus irréconciliable que la haine ».
L’Antisémitisme est-il né lors de cette jalousie naissante ? Les innombrables actes antisémites dénombrés dans le monde depuis cette époque, ont-ils un rapport avec la reconnaissance du Bon Dieu à l’obéissance d’Abraham?
La phobie du judaïsme est fichtrement solide : Conquérir le Royaume d’Israël est plus qu’une conquête territoriale, c’est aussi affirmer sa supériorité sur le Dieu unique des Juifs. Insulter, agresser, assassiner les Juifs est la poursuite des invasions barbares et intolérantes aux différences.
C’est la répétition du racisme criminel.

FIN DU 1ER ÉPISODE

2ÈME ÉPISODE : L’EXODE D’EGYPTE

J’ai parlé dans mon livre – Musique Russe – de l’indifférence qui régnait autour des violences infligées aux Juifs pendant les années qui ont précédé la dernière guerre de 39/40  « On n’a rien dit, on n’a rien fait… » Aujourd’hui pas davantage de réaction pour défendre nos concitoyens de confession Juive contre les actes antisémites qui se perpétuent avec une recrudescence inquiétante. Juste quelques exemples parmi les autres : Graffitis injurieux, insultes verbales, le portrait de Simone Weill tagué en février 2019… Finkielkraut agressé en mai… Retenons également les répétitifs outrages aux sépultures juives, en Charente, à Bordeaux, à Cognac, et ailleurs ! Dernièrement, la profanation du cimetière Juif Westhoffen en Alsace le 3 décembre 2019, des croix gammées tracées en noir sur plus de cent tombes. Comment peut-on attaquer des morts ?

Pour clore cet inventaire très raccourci,  je termine par ce 19 décembre : deux ans et demi après l’assassinat de Sarah Halimi, rouée de coups et défenestrée par Kabili Traoré au cri de « Allah… Akhbar », la cour d’appel de Paris a conclu initialement la non responsabilité pénale du criminel ! Sous l’effet de substances illicites l’assassin n’était pas responsable. « C’est pas ma faute » a-t-il plaidé, et le voilà absous. À bon entendeur : Suffit de se défoncer comme il faut, pour tuer son prochain en toute impunité! Un jeune garçon, d’une autre confession, jugé pour le même crime aurait-il été si facilement pardonné ? 

Peu ou pas de réaction à toutes ces infamies. Paralysé par la peur, on ne dit rien, on ne fait rien.

Nous, les êtres humains du monde entier, quelles que soient nos différences sociales ou religieuses, unissons- nous pour combattre la haine déployée contre un peuple qui ne l’a pas motivée, en tous les cas pas à l’époque d’Abraham comme nous l’avons constaté dans le premier épisode de ma quête de vérité, pas davantage à l’époque de Moïse et de l’exode du peuple juif d’Egypte comme vous allez le lire dans le texte que je vous propose ci-dessous.

L’EXODE D’EGYPTE

Quelque part au bord du Nil, 1500 ans avant Jésus-Christ,  des parents Juifs craignant de se faire assassiner par des barbares polythéistes, pour sauver leur fils, le couchent dans un panier en osier qu’ils abandonnent au gré du courant.

Beaucoup plus loin, en Egypte, des gens de la cour du Pharaon Ramsès honorent leurs nombreuses idoles. Soudain à la vision d’un couffin qui dérive sur l’eau, la reine interrompt la cérémonie païenne. Aussitôt récupéré par  deux  serviteurs qui le ramènent à Asiyah, l’épouse du souverain Egyptien ouvre le berceau, et le bonheur l’envahit, son bébé se nommera Moïse, Moïse est arrivé, Moïse sauvé des eaux.

Devenu un jeune homme très intelligent, il est l’éminence grise du Pharaon. Entouré par la jalousie, il doit prouver son intégrité. Dans la salle du trône en présence du souverain, des courtisans lui ont tendu un piège pour l’exclure de la cour. Deux vasques sont posées sur une console, l’une débordante de rubis, l’autre de charbons ardents. Pharaon l’incite à se servir à sa guise: «Tout t’appartient.»  Moise dirige instinctivement son avant-bras vers les pierres précieuses; mais Dieu dévie son geste en direction des braises incandescentes. Moïse porte l’une d’elles à sa bouche et se brûle atrocement. Le voilà condamné au bégaiement pour toujours. Acceptant son handicap, Moïse devine qu’un pouvoir surnaturel veille sur lui.

Pour affirmer leur suprématie des conseillers, vexés, jettent aux pieds du pharaon leurs bâtons qui se transforment en serpents. Un envieux provoque Moïse : «  Puisque ton Dieu est si fort, qu’il essaye de faire comme nous ! » Celui-ci jette son bâton qui se transforme en serpent. Le reptile avale aussitôt ses congénères.

Convaincu d’être l’incarnation de Dieu sur terre, Moïse se sent invincible. Il exige du Pharaon la libération de ses frères asservis qui s’échinent à construire les pyramides des dynasties Egyptiennes, véritables  tombaux  cinq étoiles. – Let my people go ! Le Pharaon lui tient un langage résolu : « Je veux garder mes Juifs. » Moise en pétard promet alors les pires catastrophes qui frappent effectivement l’Egypte les unes après les autres : fleuves de sang… invasions de grenouilles morfales, essaims de moustiques assoiffés… Troupeaux décimés… Les Egyptiens plein de pustules… Et… horreur suprême ! Mort de tous les premiers-nés dont le fils aîné du Pharaon.

Ramsès tient à conserver ses Juifs tant qu’il peut les exploiter à son gré mais commence à prendre en grippe ses divinités en grève permanente ! Au trépas de son enfant le boss craque et donne enfin satisfaction à Moise qui s’en va, suivi par ses frères. L’exode d’Egypte du peuple juif commence.

Guidés par Moïse, les Hébreux progressent dans le désert jusqu’à la mer Rouge. La situation est grave, d’un côté la mer et de l’autre un nuage de sable révèle l’avancée de l’armée Egyptienne. Il y a de quoi paniquer. Comment le dieu bien aimé de Moïse peut-il les sauver? Impossible de traverser la mer à la nage ! Moïse, animé par une force surnaturelle, fend les eaux de la Mer Rouge, et ouvre un passage au sec !

Malgré la peur que ce miracle ne tourne au drame mais fortement encouragé par son chef, le peuple juif se met en marche vers la rive d’en face tandis que derrière eux les eaux se referment et engloutissent l’armée Egyptienne.

Les Juifs, dubitatifs, ont faim, – Notre berger saura-t-il nous nourrir ? – Perdu dans ses pensées, Moïse s’interroge également, dans quoi s’est-il embringué ? « Dieu, aide-moi », prie-t-il. Il est entendu, à portée de son regard un buisson qui brûle mais ne se consume pas, c’est un signe de là-haut. Il s’approche. Des flammes surgit un ange qui le promeut berger du peuple de Dieu. Et dans la foulée la manne tombe. Cependant, le Tout-Puissant, vexé par leur scepticisme, prolonge leur errance pendant quarante ans avant de leur pardonner. Il alors convoque Moïse au Mont Sinaï et lui confie les Tables de la Loi ; en son absence le peuple Juif a construit un veau d’or qu’il vénère. Ivre de rage Moïse brise les Tables sacrées.

Décidément Dieu est bon, il offre une nouvelle chance à son représentant. A lui d’éduquer ses fidèles dans le respect de Sa Personne Divine. Moïse d’une voix tonnante les harangue vertement. Pour le récompenser de son éloquence qui s’avère efficace, Dieu le rappelle au Mont Sinaï et lui délivre un second exemplaire du code de déontologie. Le peuple sera divisé en 12 tribus, les tables de la loi seront rangées dans un tabernacle au centre du lieu de prières. Tout va bien. C’est oublier que les hommes sont exigeants, il fait chaud, ils ont soif, il n’y a pas d’eau. Le Tout Puissant leur doit assistance. Moïse une fois de plus intervient auprès du créateur qui lui ordonne de toucher de son bâton un certain rocher d’où jaillira une source. Mais Moïse excédé, fatigué de jouer les go-between, tape le rocher au lieu de le caresser gentiment. La disgrâce céleste lui tombe dessus. Il est foutu. Il pilotera ses frères jusqu’aux portes de la terre promise, verra le pays de Canaan mais ne pourra jamais y accéder. L’exode d’Egypte du peuple juif prend fin.

À mon sens, en tant que chrétienne je ne vois pas dans l’histoire de Moïse, et l’exode d’Egypte, une seule raison pour laquelle l’antisémitisme prendrait forme. Pas de quoi être jaloux de ces juifs heureux de rencontrer un guide qui s’acharne à aider ses frères à quitter un pays où ils sont assujettis par des pharaons autoritaires et ingrats. Moïse est formidable, déterminé et endurant face aux épreuves que lui envoie à répétition son Dieu si bon. Comment ne pas être admirative de cet homme qui incarne le courage et la ténacité ?

En tous les cas Moïse, énergique et combatif ne peut inspirer aucune sorte d’ostracisme. Ce juif rebondissant qui surmonte ses angoisses pour sauver son peuple est digne de respect. Et ces braves gens de confession juive, dans l’errance depuis des années qui enfin se posent à Canaan n’ont rien fait qui puisse engendrer l’antisémitisme.

À la fois catholique et protestante, une personne comme les autres, je ne vois pas en quoi le peuple Juif s’est mal conduit et devient la cible préférée du monde entier ! Je ne suis peut-être pas assez instruite, et si certains d’entre vous parmi mes amis, pensez différemment faites-moi part de votre sentiment.  Quel qu’il soit, j’espère de vos nouvelles.

FIN DU 2ÈME ÉPISODE

3ÈME ÉPISODE : LES PREMIERS ROIS

Nous sommes tous relégués dans la solitude du confinement dû au Covid 19, pas exactement à la même enseigne car le mal-être dépend fortement de la taille de l’appartement dans lequel on est enfermé. N’empêche, moralement c’est éprouvant pour tout le monde ! Une raison de se retrouver sur mon site
« Abraham et Anne-Marie » et reprendre ma quête de vérité sur les fondements de l’antisémitisme, qui revient en force à l’occasion de l’épidémie de Coronavirus. Il y a un mois, avant le confinement, j’étais certaine que ce coup-ci, aussi fatal était-il, il n’y avait aucun risque de chercher un coupable à une catastrophe naturelle. Horrible erreur ! Rien n’a changé ! Irréversible, Le juif demeure seul responsable des malédictions que le ciel envoie sur le monde.

Des centaines de tweets antisémites publiés, des vidéos Youtube visionnées des milliers de fois, likées par des milliers d’adhérents, largement relayées, avant que le Bureau National de Vigilance Contre l‘Antisémitisme (BNVCA) ne dépose plainte auprès du procureur de la République de Paris, qui en a ordonné la suppression. Une décision normale, mais non suffisante pour pardonner ce qui a été dit et écrit.

Il faut que chacun de nous prenne conscience de la haine qui s’est déchaînée dans des termes horribles sur les réseaux sociaux en particulier sur Facebook quand Alain Mondino a relayé une vidéo raciste nommée « Corona virus pour Goy » qui défend la « théorie » antisémite et complotiste selon laquelle le Coronavirus aurait été mis au point par les Juifs dans le but d’asseoir leur suprématie. Eternel recommencement !

Le stéréotype indigne, selon lequel « le Juif est riche » est solidement ancré dans les esprits. La pandémie Covid 19, ben voyons ! C’est « la faute à » la juiverie internationale riche et nantie, les juifs promoteurs du capitalisme mondialisé veulent tirer profit de la situation. Comme la peste noire avait surexcité la haine et la furie contre les juifs de 1347 à 1352, aujourd’hui, en 2020, l’épidémie de Covid-19 fournit l’occasion de les criminaliser une fois de plus.

On doit tous se battre contre l’ignoble résurgence de l’antisémitisme qui s’est exprimée ces derniers temps avec une violence qui fait peur : Insultes horribles… Blagues éculées à propos du nez, sur le modèle des caricatures des années 1930 avec le logo de la république Française !… Publications dignes des journaux Nazi, de quel droit y sont cités des noms de famille sans l’autorisation de celui qui le porte ?!  Il faut démolir les théories conspirationnistes répandues sans le moindre fondement que celui de faire du mal à des gens eux-mêmes victimes de l’épidémie. Nous devons refuser ce déferlement de propos, de gestes, de vieux clichés dégoûtants et de bons mots qui se veulent drôles du genre : « Maréchal au secours… Ah Ah ! » Lamentable !

Moi, Anne-Marie Mitterrand, qui a si souvent dénoncé l’indifférence muette des Européens en 40, je ne peux à mon tour m’y résigner sans rien dire. À mon modeste niveau je veux dire NON. Les commentaires que j’ai relevés dans les réseaux sociaux, ne sont hélas pas de fumeuses inventions, honte à ceux qui les ont écrits, honte aussi au grand nombre de gens  qui les ont approuvés. Certes chacun a mieux à faire que de se pencher sur le problème de l’antisémitisme, de toutes façons insoluble est-il ajouté pour avoir la conscience tranquille. La haine du Juif traverse les époques, éclate et s’exprime méchamment à chaque fois qu’une calamité s’abat sur cette basse terre, la responsabilité en revient aux juifs. Nous ne devons plus admettre cette fatalité.

-La France, pays du déni – Refusons cette affirmation. Qui ne dit mot consent. Ne soyons plus des consentants. Ne laissons pas les messieurs Soral… Dieudonné… Mondino… et autres extrêmes  gauchards diriger notre pensée. Peu importe la religion à laquelle on appartient, nous devons rester des êtres humains, frères dans l’humanité. Mais l’avons-nous jamais été ? Malheureusement, pas toujours ! Il faut mieux que je me taise maintenant, parce que, au fur et à mesure que j’écris, ma colère monte. Dis rien… Dis rien… me répète-t-on. Mais si, il faut dire et crier et hurler plus fort que les salauds ! Nous, les non-juifs de tous les pays, nous ne devons pas nous taire… Stop avec le politiquement correct… Jésus était Juif…Les catholiques le vénèrent, ils peuvent se réveiller pour défendre son peuple. Nous n’aurons pas l’excuse de ne pas savoir puisque nous savons ce qui s’est passé lors de la dernière guerre. Il en va de notre devoir d’empêcher l’antisémitisme de grandir et s’étendre. Un état de fait qui ne date pas d’aujourd’hui.

On accusait déjà la race maudite de tous les maux il y a plus de 3.500 ans, bien avant l’époque où Moïse conduisit le peuple d’Israël hors d’Egypte vers la Terre Promise, le pays de Canaan dont l’accès lui sera interdit à jamais. Dans son immense bonté Dieu offrit à Moïse une vue imprenable de la Terre Promise, depuis le sommet du mont Nebo, en Jordanie, avec un panorama du pays de Canaan et, au nord, s’étend un paysage sur la vallée du Jourdain. Sur cette montagne, le bébé un jour sauvé des eaux du Nil termina ses jours paisiblement. Moïse a les cheveux blancs, Moïse a fait son boulot, Moïse attend la mort. Et il va attendre longtemps pour rejoindre Dieu à l’âge canonique de 120 ans bien tassés, vers 1270 avant JC. Non, ce ne peut être notre cher Moïse qui a suscité l’horrible antisémitisme qui sévit depuis toujours  sous n’importe quel prétexte.

C’est durant cette période que la région connut de nombreux conflits entre les maisons d’Israël et de Judée, contre  les différents royaumes et tribus qui les entourent : Moab et Edom, la Jordanie actuelle, Amon et Aram-Damas, devenus la Syrie, et les tribus arabes, philistines et araméennes qui se disputent sans résultat la région occupée par les Juifs ! Des guerres multiples sans vainqueurs ni vaincus. Est-ce depuis ce temps-là que le peuple d’Israël est accusé de vouloir conquérir cette partie du bassin méditerranéen ? Serait-ce la base de l’antisionisme ?

Ces hostilités étaient menées de manière désorganisée et peu efficace par les juges bibliques qui continuent de gouverner les tribus d’Israël, depuis la conquête de Canaan  remportée  par Josué jusqu’à la formation du premier royaume d’Israël et de Judée.

Dieu commence à en avoir assez de ces bagarres permanentes et prévoit de mettre en place un roi pour résoudre cette situation. Qui de mieux que Samuel, le faiseur de rois reconnu, et prophète de son métier, pour trouver le candidat idéal. Une nuit, à trois reprises, une voix le réveille dans son demi-sommeil. C’est le Seigneur qui s’impatiente, plutôt nerveux. Samuel, perplexe, se demande comment répondre: « Parle, Seigneur, car ton serviteur entend ». Le bon Dieu l’informe alors que la méchanceté des fils d’Eli a entraîné la condamnation de leur dynastie à la destruction. Samuel va jouer alors un rôle clé dans la transition d’un gouvernement tribal vers l’institution d’un royaume sous Saül, premier roi d’Israël vers -1020 av JC, et plus tard dans le passage du relais à David.

Samuel se faisant vieux et ses fils n’ayant pas la faveur du peuple pour lui succéder, Dieu lui conseille d’accéder aux demandes du peuple d’Israël : « on veut un vrai roi ! ». Samuel avertit alors les Hébreux des risques générés par un nouveau roi au pouvoir, mais ceux-ci, devant la menace des Philistins, ont besoin d’un chef pour assurer les combats.

Les Philistins fourbissent leurs armes avant la bataille contre le roi Saül au mont Mikmar

C’est ainsi que Saul arrive au pouvoir, pistonné par Dieu. Et déjà celui-ci lui donne sa première mission : tuer sans exception tous les Philistins qui ont oppressé le peuple d’Israël. Éconduits par les égyptiens, ils se sont fixés sur la bande côtière du sud-ouest de la terre de Canaan, dans une région longeant la Méditerranée depuis l’actuelle bande de Gaza jusqu’à Jaffa.

Mais le Très Haut n’est pas content, malgré les instructions qu’il a reçues, Saül ose épargner un homme : le  roi des Philistins. Il est viré pour désobéissance notoire ! Samuel est chargé de lui remettre sa lettre de licenciement. Saül éjecté, David sera son successeur. Le plus jeune d’une fratrie de 8 garçons, il n’est qu’un simple berger lorsqu’il terrasse d’une pierre à la tête le géant philistin Goliath. Un battant malgré son jeune âge ! Dieu, enfin satisfait,  envoie Samuel lui remettre l’onction royale.

David tenant la tête de Goliath
illustré par Le Caravage (1606-1607)

David, sacré roi des Judéens en -1002 av. JC, met en place une politique matrimoniale, entretient des relations diplomatiques et tente de rallier les généraux des armées d’Israël. Il réunit pour la première fois les maisons de Judée et d’Israël.

Les Philistins, inquiets de la puissance de David, l’attaquent près de Jérusalem, à la jonction de Juda et d’Israël. David les repousse à deux reprises et conquiert la ville de Jébus, qui deviendra Jérusalem, dont il fait sa capitale. Il fortifie la ville, après y avoir transféré l’Arche d’alliance, l’impose en tant que site religieux.

Ensuite il soumet Moab au tribut, un impôt très important,  puis engage une guerre sans merci contre le royaume d’Ammon, s’empare d’un énorme butin et s’autoproclame roi. Il établit une préfecture à Damas, et conquit le royaume d’Édom, qu’il dévaste. Des conquêtes consacrent la suprématie d’Israël. Sous le règne de David, toutes ces guerres entre toutes ces nations n’ont pas cessé, bien au contraire, et ce roi conquérant a attisé la colère des peuples arabes de la région.

Sacré bonhomme ce David, guerrier impénitent et coureur de jupons, sous de faux prétextes, Il va jusqu’à se débarrasser d’un homme pour lui piquer sa femme, Bethsabée, qui lui donnera un fils : Salomon.

Le serviteur de David venant chercher Bethsabée, Jean Masys 1562

À sa mort, David est à la tête d’un vaste royaume en pleine expansion économique. Les finances royales alimentées par les butins pris à l’ennemi et par les produits des biens de la couronne,  semblent assez considérables et fort  bien gérés. Il meurt à l’âge de 70 ans, le jour de Chabbath, le premier jour de Chavouot. Selon la Bible, il est enterré « avec ses ancêtres » dans la Cité de David. Son fils Salomon profitera de l’immense fortune amassée par son père pour réaliser son rêve : construire un temple dédié à Dieu, à Jérusalem.

Alors sont-ce les guerres incessantes, menées par un roi résolument guerrier, qui ne s’embarrasse pas de délicate diplomatie, qui ont engendré cet antisémitisme antijudaïsme que nous vivons aujourd’hui, 3000 ans plus tard ?

FIN DU 3ÈME ÉPISODE

4ÈME ÉPISODE : MYTHE OU RÉALITÉ ?

Depuis  mars, nous sommes cloitrés dans le confinement, du coup le roi Salomon et ses pairs  y ont
été relégués eux aussi,  il en va de notre devoir de les sortir de là, les vacances tombent bien, on a du temps pour lire et écrire. Je reprends donc le 4ème Episode de Abraham et Anne-Marie, toujours en recherche  des  causes  qui auraient pu engendrer l’antisémitisme. Nous avions terminé le 3ème épisode sur la mort du roi David en 970 av. JC, et l’avènement de son fils Salomon.

Il faut cependant rester lucide et s’interroger sur la véracité historique de ces faits. Les diverses difficultés rencontrées lors des fouilles archéologiques ont conduit à des chronologies et des reconstructions différentes entre lesquelles il est difficile de trancher.

Sous quelle pierre se cache la vérité ?

Selon l’approche traditionnelle, des dirigeants charismatiques tels que Saül, David et Salomon ont mis en place le premier État centralisé au Xe siècle av. J.-C. Selon d’autres théories, cette monarchie unifiée n’a aucun fondement. Ainsi, d’après Thomas Römer : «l’idée d’un grand royaume uni sous David et Salomonrelève davantage de l’imagination des auteurs bibliques que de la réalité historique ». Tandis que pour l’archéologue israélien Israël Finkelstein, les premiers dirigeants israélites n’étaient à la tête que de chefferies sans administration avancée. Ils ne sont à l’origine d’aucune architecture monumentale, celle-ci n’apparaissant en Israël que beaucoup plus tard. Pour Amihai Mazar, il est impossible de distinguer les niveaux archéologiques appartenant au Xe siècle av. J.-C. de ceux du IXe siècle av. J.-C.

Suivant la théologie du livre des Rois, la monarchie est décidée par le dieu national Yahweh, celui qui n’a pas de nom mais un intermédiaire fort compétent : le prophète Samuel. La Bible explique que le royaume d’Israël se forme à la suite de l’assemblée de Sichem, la ville où le Bon Dieu parla à Abraham, (évoqué  dans notre premier épisode) 1000 ans avant le règne du roi Salomon. À la mort de ce dernier, le royaume d’Israël mené par Jéroboam, ancien exilé en Egypte, et le royaume de Juda dirigé par le fils de Salomon, Roboam, connurent un clash et c’est Israël qui l’emporte. Le nouveau royaume rassemble dix tribus israélites, face à Roboam, successeur légitime de la dynastie du roi David qui ne règne plus que sur les tribus de Juda, de Benjamin et sur les prêtres du temple de Jérusalem. En 933 av. J.-C., la séparation sera totale entre les deux royaumes frères : celui d’Israël et de Juda. Deux étendues désertiques sans réelle frontière.

Site archéologique de Khirbet Keyafa, royaume de Juda

L’histoire telle qu’elle est contée dans l’ancien testament présente cet acte comme une apostasie et une trahison envers Yahweh. La dynastie du roi David est garante de son lien avec le Bon Dieu et Jérusalem occupe une place centrale dans cette relation. Si un royaume a effectivement été mis en place par David et Salomon sur l’ensemble de la terre d’Israël, la sécession du nord montre que ce royaume n’avait pas d’unité, l’organisation mise en place par David et Salomon n’ayant pas réussi à fédérer les tribus du nord et du sud. En conséquence, la monarchie s’effondre à la mort du dernier des grands rois. Ensuite, des héritiers s’enchaînent dans le désordre jusqu’à l’arrivée de Omri, arrière-arrière-arrière-petit-fils de Salomon, en 876 av. J-C.

LA DYNASTIE D’OMRI

C’est à partir du IXe siècle av. J.-C. que les données archéologiques confirment sans ambiguïté l’existence du royaume nordiste d’Israël.
Au IXe siècle av. J.-C., la dynastie Omride voit la transformation du royaume d’Israël en une puissance régionale grâce à la politique d’alliance avec les royaumes voisins menée par Omri. C’est lui le véritable roi conquérant et non David, comme décrit dans la Bible. Cependant, la nouvelle nation est menacée à l’est par l’expansion de l’Assyrie, région qui s’étend aujourd’hui sur le nord de l’Irak et le nord-est de la Syrie. À la bataille de Qarqar, Omri et une coalition des petits États du Levant essaient de stopper l’avancée du royaume assyrien de Salmanazar III.
Malgré les nombreuses réalisations d’Achab, le fils ainé d’Omri, il est décrit par la Bible comme un roi faible, accusé d’avoir encouragé le culte du dieu cananéen Baal et en perpétuel conflit avec le prophète Elie. Pourtant les succès des premiers Omrides sont indéniables. Leur puissance nouvelle s’exprime par une architecture monumentale : des constructions magnifiques dans les grands sites du nord, à Megiddo, Jezréel et Hazor… À Samarie est construit le palais le plus grand de l’âge du fer au Levant. Nombreux complexes fortifiés qui permettent d’affirmer le prestige royal.

Reconstitution du palais de Samarie en 3D

La politique d’expansion du royaume d’Israël se heurte cependant aux forces araméennes du royaume émergeant de Damas avec qui il entre en compétition. La puissance croissante d’Aram – centre actuel de la Syrie – met fin au développement d’Israël. Vers 840 av. J.-C., le roi araméen Hazaël reprend le contrôle des territoires du nord-est, et détruit les centres israélites des vallées. Affaibli par les assauts d’Aram, le territoire d’Israël se réduit à la région autour de Samarie, située au cœur de l’état actuel d’Israël, à peine plus grande que Paris.

Est-ce la fin de l’état d’Israël ? Est-ce le début de l’antisémitisme ? Les hommes sont belliqueux et se sont toujours déchirés, sans pour autant engendrer un racisme haineux et persistant.

FIN DU 4ÈME ÉPISODE

5 ÈME ÉPISODE : LE PREMIER ANTISÉMITISME EST ARRIVÉ

Nous avons terminé le quatrième épisode sur la destruction des centres israélites des vallées par le roi araméen Hazaël au IXème siècle av JC. La terre d’Israël se retrouve réduite à la région autour de Samarie, située au cœur de l’état actuel d’Israël.

À peine un siècle plus tard, au 8ème siècle avant Jésus-Christ, selon la légende, les deux frères Remus et Romulus fondent Rome. La ville étendra son emprise sur le monde au cours des siècles à venir, d’abord sous la forme d’une monarchie, puis d’une république, et enfin d’un empire, qui finira par conquérir les autres peuples, jusqu’à sa chute en 476 après JC.

Durant cette période, les romains deviennent les maîtres du bassin méditerranéen, y compris la Judée, la Syrie, et la Palestine, et les Cathares. Ecrasés par la force militaire des occupants, les habitants se soumettent de mauvaise grâce à cette invasion d’un peuple qui impose ses lois et ses nombreux Dieux. Les Juifs, monothéistes depuis Abraham, sont outrés, choqués et refusent une si grande infamie en ne se convertissant  pas.

Prêtre égyptien Manéthon

Voici l’aube de l’antisémitisme tel qu’on le connait aujourd’hui en Europe. Déjà quelques siècles plus tôt, en Egypte, étaient apparus les premières traces de la haine du peuple juif, lorsqu’en 270 avant notre ère, un prêtre égyptien Manéthon propageait fables et fausses accusations envers les hébreux, parmi lesquelles celle qui dénonce l’Exode. Débordant d’imagination, cet homme soumis à des dieux multiples affirme que les juifs auraient été des lépreux chassés d’Egypte. La réalité se situe probablement dans l’opposition de deux religions, l’une polythéiste et l’autre monothéiste. Entre un panthéon de divinités et un dieu unique.

Jusqu’à présent, la plupart des écrivains païens, tels que les grecs Aristote, Théophraste, Cléarques de Soles, et d’autres, parlaient positivement des hébreux. Il s’opère alors une inversion surprenante, que l’on ne s’explique pas encore aujourd’hui : La plupart des évocations du peuple juif devinrent calomnieuses, incitant clairement  leur ostracisassion.

« Le juif » soudain sévèrement  discrédité est traité de misanthrope, mauvais/méchant, il refuse de se plier aux lois et législations, vigoureusement réfractaires aux normes sociales.

« Si Jérusalem a pu être facilement conquise par les rois grecs en 320 av JC, c’est parce que les juifs observaient le Shabbat » prétendent plusieurs historiens grecs au cours de la période hellénistique, pointant ainsi du doigt les «pratiques ridicules des Juifs et l’absurdité de leurs coutumes». Ainsi se propagea la haine et la méfiance envers le peuple juif.

La Destruction du second temple de Jérusalem – Francesco Hayez

Hécatée d’Abdera, historien Grec, au 3ème siècle avant notre ère ose écrire que « Moïse pour ne pas oublier l’exil de son peuple, institua pour eux un mode de vie asocial et inhospitalier ».

Quelques décades plus tard, en 167 av JC, le roi grec Antiochus IV, dans sa volonté d’étendre son royaume et de résister à la menace du conquérant Romain, fit d’abord le ménage chez lui en sapant l’influence des Juifs sur ses propres territoires.

Ce scélérat profana le Temple de Jérusalem, interdit les pratiques religieuses juives, telles que la circoncision, l’observance du Shabbat et l’étude des livres hébraïques. Ce fut le premier édit officiel d’oppression du peuple juif, qui resta en vigueur pendant la période où la Grèce antique dominait la Méditerranée orientale : -Antisémite flagrant-.
Cette loi déclencha en Judée, une révolte des -Macchabées- première famille juive à résister à la politique d’intégration pratiquée par les grecs. Cette rébellion fut violemment punie par le roi grec.

La révolte des Macchabée en 167 av. JC

On retrouvera plus tard d’autres déclarations propageant des préjugés envers les Juifs dans les écrits de quelques auteurs païens grecs ou romains. Cependant la première apparition de l’antisémitisme fait toujours l’objet de débats parmi les savants, en grande partie parce que les écrivains utilisent des définitions différentes de l’antisémitisme : Antisionisme… antijudaïsme… antisémitisme religieux… utilisés pour désigner l’animosité envers le judaïsme en tant que religion plutôt que d’afficher clairement la haine raciale.

Ce sera avec l’avènement de l’empire romain que l’on verra un antisémitisme formalisé se mettre en place, relayé ensuite dans toute l’Europe moyenâgeuse.

L’oppression subie par les juifs se perçoit d’abord en Egypte 300 ans avant notre ère, se confirme en 167 av. JC avec les premiers décrets contestant les traditions juives. Seule différence, aujourd’hui, juifs et chrétiens sont soumis à même traitement.

N’est-il pas grand temps de – ensemble – se serrer les coudes. OK ?

FIN DU 5ÈME ÉPISODE

6 ÈME ÉPISODE : LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM

À la fin du  5ème épisode  de la série Abraham et AnneMarie l’hostilité à l’égard des juifs se confirme par la contestation de leurs traditions : En 139 avant JC, les Juifs ont été expulsés d’Alexandrie après avoir été accusés de prosélytisme.

Alexandrie au début de notre ère

Toujours à la recherche des causes de l’antisémitisme, nous débutons le 6ème épisode en l’an 12 de notre ère sous le règne de Gaius Caligula empereur romain en fonction de 12 à 41 après JC alors que Rome règne sans partage sur le monde. En 19, comme ce le fut pour des raisons similaires plus de cent ans avant Jésus, les juifs sont à nouveau chassés d’Alexandrie par Tibère. Ultérieurement, en l’an 38, ils sont victimes de l’agression provoquée par un groupe d’Egyptiens hellénisés. L’ostracisme à l’encontre des juifs s’installe. S’ensuivent pillages et massacres : le premier pogrom de l’histoire enregistrée,  qui aboutit au confinement des Juifs dans un ghetto,  et marque le début des relégations  forcées auxquelles seront soumis les juifs pendant 2000 ans. Le peuple hébreu a le courage de tenir à ses convictions religieuses et à ses coutumes, mais n’essaie pas de les imposer par la force;  c’est tout à son honneur de rester  fidèle à sa foi en dépit des dangers qu’il encoure. Certainement pas une raison d’en vouloir à la communauté juive jusqu’à la séquestrer dans des espaces clos.

Ponce Pilate et Jésus

L’aversion que suscitent les juifs est entretenue par des  croyances calomnieuses,  préjugés inébranlables et ignobles accusations comme celle d’être Déicide. À cause de ce malheureux Jésus, lâchement abandonné par Ponce Pilate, préfet de la province de Judée, qui ordonna l’exécution et le crucifiement de ce prédicateur juif. Puis « il s’en lava les mains » et laisse agir ses sous-fifres romains. Tant bien que mal, le successeur de Caligula, l’empereur Claudius qui régna entre 41 et 54, réprime les émeutes et publie deux édits: dans l’un, il réaffirme les droits des Juifs d’Alexandrie de garder leur religion et leur chef de communauté, tout en ordonnant aux deux ennemis jurés de maintenir la paix. Dans un autre édit, publié dans le monde entier, Claudius réaffirme les mêmes privilèges au reste des Juifs de l’Empire romain. Il se prononce également en leur faveur dans leur dispute avec les Samaritains et bannit le procurateur en fonction. Influencé par son amitié avec la famille du célèbre général Agrippa, le grand condottiere prit des mesures pour garantir les droits des Juifs dans d’autres parties de l’empire, réprima les troubles contre eux à Alexandrie et fit restaurer leurs privilèges.

Empereur Claudius

Cependant, il a été rapporté par certains historiens que l’empereur Claudius aurait curieusement tourné sa veste par la suite. Il ordonna alors  aux Juifs de ne pas tenir de réunions à Rome dans les synagogues, de ne pas se livrer à certaines activités qui, si elles étaient menées, attireraient sa «colère» contre eux !!! Il leur recommanda aussi de ne pas faire campagne pour obtenir plus de privilèges qu’ils n’en possédaient  déjà.  Très en pétard, l’empereur tenta à travers toutes sortes de menaces de restreindre l’expansion juive dans l’intention de limiter tout nouveau trouble religieux ou politique. Ces multiples interdictions  n’ayant pas réussi à étouffer l’ardeur jamais démentie des hébreux aurait finalement conduit Claudius à expulser les Juifs de Rome.

Le prochain chef après Claudius est Néron de 54 à 68, empereur reconnu par les juifs et chrétiens comme un persécuteur de leur culte, ces derniers l’assimilant à l’Antéchrist. La Grande Révolte a éclaté en Judée dans l’été 66,  très complexe, car le résultat de  diverses motivations et manipulations : alourdissement fiscal, terrorisme des sicaires (dissidents juifs extrémistes), contre-terrorisme des Romains et ressentiments entre le bas clergé et le haut clergé. De bonnes raisons qui se mélangeant aux prédications apocalyptiques, permettent de mobiliser les foules.

Une fois les Romains vaincus et la première contre-offensive repoussée, la population locale se sépare en  plusieurs groupes sans parvenir à s’entendre. Dès l’hiver 68, les querelles tournent à la guerre civile et ensanglantent le pays. Missionné par Néron afin de réduire l’insurrection le général Vespasien encercle Jérusalem et attend que les Juifs épuisent leurs forces vives. Au cours des dernières semaines, ces luttes entre partis rivaux  mènent à l’incendie des réserves de vivres dans la cité assiégée, qui tombe enfin malgré une résistance acharnée. En 70 de notre ère un chef d’armée, prénommé Titus dirige les légions romaines et reconquiert la ville de Jérusalem. Au cours des combats de rue, la cité est détruite et le second Temple de Jérusalem, connu également sous le nom de temple d’Hérode, est incendié.

Destruction de Jérusalem en 70 de notre ère

Baisser les bras, s’écraser et pleurer sur la défaite n’est pas dans la mentalité juive. Les juifs savent se redresser, même sous la domination Romaine. Ils reprennent leurs occupations et bossent avec acharnement pour se sortir d’affaire. Alimenté par l’envie et la jalousie, l’antisémitisme s’endurcit.  Les juifs sont accusés de toutes sortes de péchés …Cupidité, malhonnêteté. Tous des voleurs… Délation et mensonges amplifiés au fil  du temps, se perpétuent  jusqu’à nos jours.

Beaucoup d’entre vous connaissent en détails les évènements de cette époque, mais je pense que de les synthétiser comme je le fais sur mon site -Abraham et Anne-Marie- nous aidera à lutter ensemble contre l’antisémitisme qui continue à s’exercer dans la violence des milliers d’années plus tard. Aujourd’hui en 2021 Israël reçoit des roquettes sur ses territoires et quand les Israéliens répondent, le monde entier les accuse de bellicisme.

Hier un monsieur bien-pensant m’a appelée alors que j’étais bouleversée car je venais d’apprendre une terrible nouvelle de Tel Aviv, deux amis proches étaient morts lors des combats qui se déroulent actuellement en Israël, il m’a répondu :- Les Juifs récoltent ce qu’ils ont semé. – De quelle faute sont-ils coupables ? En quelle circonstance ? Doivent-ils se laisser tirer dessus – Sans rien dire. Sans rien faire ?

FIN DU 6ÈME ÉPISODE

7 ÈME ÉPISODE : APRès LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM

Avec le 7ème épisode, on comprend que la chute de Jérusalem ne suffit pas aux romains, ils veulent plus, ils veulent la victoire totale.
La guerre Judéo-Romaine continue. Bien que les Juifs résistent et se battent pour conserver leur pays, les  Romains envahissent divers territoires proches de Bethléem, et d’autres situés sur la rive Est de la mère morte. Puis, après en avoir chassé les Juifs, l’armée Romaine commandée par Titus assaille la Palestine, s’empare de Massada et remporte la victoire en 74.

Guerre Judéo-Romaine

Plutôt que de se rendre, bon nombre de Juifs se suicident avec femmes et enfants, les autres partent vers l’inconnu.
Après la chute de Jérusalem, puis celle de Massada, c’est à nouveau la Diaspora plus intense qu’elle ne l’était au VIème siècle avant Jésus Christ. Elle va contribuer à la diffusion de la culture juive à travers de nombreuses régions de l’Empire romain, notamment en Égypte, à Alexandrie, et dans d’autres grandes villes de la Méditerranée comme Rome, Antioche et Carthage. Les communautés juives vivantes dans ces régions conservent des liens forts avec Jérusalem et leurs racines religieuses, malgré la perte de leur Temple.
Le territoire juif devient une province impériale Romaine : la Judée, directement  administrée par un empereur Romain Titus.

Titus Tatius

Les Juifs conservent quelques places fortes dont Hérodion, palais-forteresse où est enterré Hérode sur la rive Est de la mer Morte. Des vétérans de l’armée Romaine y fondent plusieurs colonies.
La chute de Jérusalem en 70 avant J-C ne marque pas la fin de la guerre car l’empereur des romains, Titus,  charge son armée de réduire les dernières poches de résistance en Israël. Il faut attendre 3 ans pour que le nouveau dirigeant du peuple romain, Flavius Silva, puisse s’emparer de Massada, autre palais-forteresse du roi Hérode situé au-dessus de la Mer morte. 

La détresse des juifs grandissant, afin d’éviter de se rendre comme des lâches; des hommes, des femmes, des enfants se donnent la mort.
À Césarée, les détenus subissent le pouvoir haineux de Titus qui les utilisent comme gladiateurs pour les jeux du cirque dans des combats les opposant à des animaux sauvages tels que des lions ou des tigres. Ces duels entre humains et bêtes féroces divertissaient dans l’hilarité la population romaine. 
-De nos jours, on dirait que rien n’a changé, les terroristes du Hamas pourchassent comme du gibier les jeunes juifs et les exécutent avec des hurlements de joie.- 

Après 74, les juifs vivent alors une lourde période de répression romaine et de changements sociaux, colonisation romaine de la Judée désormais gouvernée par un procurateur romain qui impose aux juifs son administration et ses lois renforçant la présence militaire pour prévenir toute nouvelle révolte. Suite à la répression romaine, les villes de Judée sont contraintes d’adopter les caractéristiques de l’occupant, notamment en termes d’architecture, de culture et de religion. Par ailleurs, les juifs subissent des impôts de plus en plus lourds, pour financer le temple de Jupiter à Rome qui doit remplacer le temple de Jérusalem dont on a volé les objets : une table… des chandeliers en or… des flambeaux… 

Cependant, dans les années 80-90 après J-C, se développe la monté de la Diaspora Juive et le début de la reconstruction communautaire : Les juifs dispersés forment des communautés vivantes à travers l’Empire. Les juifs sont tenaces et rebondissants, dans les villes à Rome, Alexandrie, ou Antioche, ils continuent à pratiquer leur foi et à maintenir leurs traditions. Malgré la destruction du Temple, ils organisent autour des synagogues, des centres religieux et communautaires où des Rabbis structurent l’enseignement de la Torah et des lois juives perpétuant dans la survie l’adaptation du judaïsme. La résilience est la grande qualité des juifs.

La synagogue de Rome: le lieu sacré des juifs

FIN DU 7ÈME ÉPISODE

Comme vous avez pu le constater, dans ce 7ème épisode d’« Abraham et Anne-Marie », les juifs n’ont pas cessé de subir l’antisémitisme depuis le début de notre ère. Va-t-il s’amplifier, ou s’estomper progressivement avec le temps ? Nous le découvrirons au cours des prochains épisodes. Tout comme vous, j’ose espérer que les vérités incontestables évoquées dans ce site, nous aiderons à émerger de l’Antisémitisme qui ronge le monde depuis des siècles ! 

Je vous remercie pour votre attention, et vous dis toute mon amitié. Anne-Marie Mitterrand

8 ème ÉPISODE : DE MASSADA À AELIA CAPITOLINA

Après la chute de Massada en 74 après Jésus-Christ, dernière forteresse juive tombée aux mains des Romains, la Judée s’enfonce dans le silence et la désolation. Les légions de l’empereur Vespasien, commandées par son fils Titus, ont détruit Jérusalem, brûlé le Temple et dispersé la population. La Judée devient une province impériale directement administrée par Rome. Les impôts augmentent, les cultes païens s’imposent et l’armée occupe chaque carrefour. Le peuple juif semble anéanti. Pourtant, sous les ruines, quelque chose résiste : la foi. Quoi qu’il arrive, les juifs ne trahiront pas leur religion et leur culture qu’ils veulent transmettre jusqu’à la fin du monde.
Privés de Temple et de prêtres, les Juifs décident de sauver leur religion en la transformant. Sous la direction du sage Yohanan ben Zakkaï, Père du judaïsme rabbinique, l’un des grands érudits du Ier siècle, fonde un groupe de maîtres vers 90 après J-C, et une école à Yavné, petite ville côtière située au sud de Jaffa qui devient cœur intellectuel du peuple juif en exil. Autour de lui, d’autres érudits, comme Rabban Gamaliel II, petit-fils du célèbre Gamaliel cité dans les Évangiles, réorganisent la vie spirituelle du peuple. La lecture, la prière et l’étude remplacent les sacrifices. C’est là que naît le judaïsme rabbinique, celui de la parole, de la transmission et de l’étude : un judaïsme sans Temple, mais vivant, enraciné dans les synagogues et la mémoire collective. Jamais un juif ne s’aviserait de trahir ce rabbin au regard si émouvant et désemparé.

Rabbi Yohanan Ben Zakkai et Abba Sikra.

Pendant ce temps, Rome prospère. De nouveaux empereurs se succèdent : Trajan, puis Hadrien en 117 après J-C. Ce dernier, cultivé, passionné d’architecture et d’ordre, décide d’imposer la paix romaine par la force. Il rêve d’un empire unifié, romanisé, sans résistance locale. En Judée, il interdit certaines pratiques juives, notamment la circoncision, qu’il considère comme une mutilation barbare. Il est vrai que cette pratique peut paraître quelque-peu sauvage dès lors qu’elle est appliquée à son propre enfant huit jours après sa naissance.

Pour achever son œuvre, Hadrien conserve son autorité afin de rebâtir Jérusalem à l’image de Rome : rues droites, temples païens, juif du Ier siècle statues impériales. La nouvelle ville doit s’appeler Aelia Capitolina (Aelia étant le nom de sa famille, Capitolina en l’honneur du dieu Jupiter Capitolin).

Ce projet déclenche la fureur. Comment accepter que le lieu le plus sacré du judaïsme devienne un sanctuaire païen ? En 132 après J-C, la colère éclate. À la tête des insurgés se trouve Shimon Bar Kokhba, jeune chef militaire courageux, admiré pour son charisme et son sens de la stratégie.
Le grand rabbin Akiva ben Yossef, l’un des plus respectés de son temps, voit en lui le Messie d’Israël et appelle à le suivre. L’insurrection s’étend : des villages entiers rejoignent la résistance, les ateliers forgent des armes, et des pièces de monnaie sont frappées au nom de « La Liberté d’Israël » avec des inscriptions en hébreu et des symboles du Temple — preuve d’un peuple qui voulait encore croire à sa renaissance. Pendant trois ans, la Judée se soulève et parvient à repousser plusieurs légions romaines. Il faut avouer que la pièce est rutilante !

Pièce de monnaie de la révolte de Bar Kokhba portant l’inscription « Jérusalem » et l’image d’un palmier dattier.

Mais Rome n’oublie jamais une humiliation. L’empereur Hadrien envoie alors son général Sextus Julius Severus, connu pour sa brutalité, à la tête de dizaines de milliers de soldats venus d’Égypte, de Syrie et même de Bretagne. La répression est d’une cruauté inouïe. Les villes des populations juives sont incendiées, les champs rasés, les habitants massacrés. L’historien Cassius Dion rapporte que plus de 580 000 Juifs furent tués et des centaines de villages détruits. En 135 après J-C, la révolte est écrasée. Bar Kokhba meurt au combat, Rabbi Akiva est torturé puis exécuté, et les survivants sont réduits en esclavage. Cet Empereur a une âme de tortionnaire. Pour achever la punition, il a l’audace inhumaine de transformer définitivement la Judée.

Jérusalem est rebaptisée Aelia Capitolina, la province devient la Syria Palaestina, comme pour effacer jusqu’au nom d’Israël. Sur l’emplacement du Temple, un sanctuaire dédié à Jupiter est élevé. Les Juifs sont interdits d’accès à Jérusalem, sauf un jour par an, pour venir pleurer sur les ruines de leur ville sainte. Ceux qui tentent d’y retourner risquent la mort.

Le temple de Jupiter, ruines romaines

Et pourtant, le peuple juif survit. Dispersés à Alexandrie, Antioche, Babylone ou Rome, les exilés fondent des synagogues, des écoles et des maisons d’étude. La Torah devient leur territoire, la prière leur maison, la mémoire leur capitale. Là où Rome voulait imposer le silence, la parole se perpétue.
L’histoire d’un peuple qui refuse de disparaître recommence à nouveau. Le peuple juif ne se laisse pas abattre quoi qu’il advienne.

FIN DU 8ÈME ÉPISODE

9 ÈME ÉPISODE : DE 135 À 325 – QUAND LE SILENCE REMPLACE  LES ARMES

En 135 après Jésus-Christ, suite à  l’échec de la révolte menée par Bar Kokhba le grand chef de la communauté juive, souvent pris pour le nouveau Messie.

Pendant trois ans, le peuple juif que l’Empire romain croyait soumis à son autorité, s’est emparé des territoires, chassé des garnisons romaines, il a frappé sa propre monnaie et osé proclamer à nouveau son indépendance. Pour Rome, cela est inadmissible. On ne se soulève pas contre l’Empire, surtout pas une seconde fois !

L’empereur Hadrien, homme d’ordre et de discipline, ne supporte pas qu’un peuple déjà vaincu relève la tête. Cette fois, il ne s’agit plus seulement de réprimer une insurrection, mais d’effacer toute idée de souveraineté juive. Rome veut que ce peuple comprenne qu’il n’y a plus de place politique pour eux sur cette terre. 

Les Romains font disparaître la Judée des cartes. Son nom est effacé, remplacé par Syria Palaestina. Jérusalem n’est plus Jérusalem, mais renommée Aelia Capitolina, une ville romaine et païenne, reconstruite à l’image de Rome, selon les canons impériaux imposés par les vainqueurs. Là où se dressait le Temple juif, un sanctuaire romain s’élève, dédié à Jupiter.

Aelia Capitolina

Les romains s’emparent de Jérusalem

Le message est clair, brutal, sans ambiguïté. Les Juifs sont interdits d’accès à leur ville, sous peine de mort. Une seule tolérance subsiste, presque cruelle : une fois par an, ils peuvent revenir pleurer sur leurs ruines. Un peuple sans ville. Un peuple sans Temple. Un peuple sans nom sur sa propre terre.

Rome croit avoir gagné. Une fois encore, Rome se trompe.                            ,
Les Juifs ne disparaissent pas. Ils se déplacent. Ils s’installent ailleurs, là où ils sont acceptés. En Galilée, au nord. En Babylonie, loin à l’est. En Égypte à Alexandrie. En Syrie à Antioche, jusqu’à Rome même, au cœur de l’Empire.
Le peuple juif n’a plus d’armée, plus de roi, plus de sanctuaire. Mais ils ont l’essentiel :
La mémoire. La Loi. La transmission.                                       ,
Ils font ce qu’ils savent faire depuis toujours : enseigner à leurs enfants, prier, travailler, fonder des familles, en bref, ils s’accrochent à leurs origines.
Le judaïsme entre alors dans une période décisive de son histoire.
Il n’y a plus d’autel, la prière devient l’unique centre de leur religion. Il n’y a plus de sacrifices, l’étude demeure sacrée. Les prêtres disparaissent, les rabbins prennent le relais. Les synagogues remplacent le Temple. La foi ne s’exhibe plus, elle se vit : se replie, certes, mais ne s’éteint pas. Les juifs transforment leur culte pour survivre, discrètement, patiemment, obstinément.

Vers la fin du IIème siècle, autour de l’an 200, un geste fondamental est posé : la Mishnah est écrite sur des parchemins.

Tout connaître sur la Torah

Jusqu’alors, la loi orale se transmettait de bouche à oreille, de maître à disciple, elle est figée sur du papier pour toujours. Ce n’est pas un simple travail de rédaction. C’est un acte de résistance paisible. Un acte de confiance aussi. Comme si ce peuple disait au monde : vous pouvez détruire nos villes, brûler nos pierres, disperser nos familles, mais vous ne détruirez pas notre mémoire.

Pendant ce temps, l’Empire romain traverse une période d’instabilité profonde. Le IIIème centenaire est un siècle de crises, de guerres, d’insécurité, d’empereurs renversés les uns après les autres. Le monde romain vacille, apeuré, méfiant et soupçonneux.
Il supporte mal que les juifs lui échappent, et lui résistent par leur force de vivre.

Les Juifs deviennent alors un peuple toléré, mais surveillé. Ils ne se révoltent plus. Ils ne prennent plus les armes. Ils vivent, simplement. Mais leur fidélité religieuse intrigue. Comment comprendre qu’un peuple vaincu depuis si longtemps refuse de se fondre dans la masse? Pourquoi ne se convertissent-ils pas? Pourquoi persistent-ils à vivre autrement? Pourquoi restent-ils fidèles à leur loi ancienne quand tout change autour d’eux ?

Parallèlement, une autre réalité prend de l’ampleur : le christianisme. Une religion née du judaïsme,  mais tournée vers tous les peuples. Aux IIème et IIIème siècles, les chrétiens sont encore minoritaires, persécutés par la société romaine dont la foi est polythéiste, qui les considère le rassemblement des fidèles du christ comme une sorte de secte juive. Ils vivent en marge, comme les Juifs. Mais une différence apparaît peu à peu. Les chrétiens, contrairement aux juifs, font du prosélytisme et cherchent à convaincre, à rallier, à convertir. Leur message se veut universel.
Là où le judaïsme transmet, le christianisme impose.

Progressivement, une séparation s’opère. Elle est d’abord discrète, presque invisible. Puis elle se concrétise. Pour affirmer leur identité, les chrétiens se distinguent de ceux dont ils sont issus. Bien que le judaïsme fût leur racine, il leur apparait peu à peu comme un contre-exemple. Ce qui était filiation devient opposition : Il y a divergence spirituelle entre chrétiens et juifs.                                                  ,
Nous sommes encore loin des persécutions organisées. Mais quelque chose a changé en profondeur. L’hostilité n’est plus militaire. Elle devient religieuse, puis culturelle. Elle s’insinue dans les mots, dans les prêches, dans les mentalités. Le Juif n’est plus seulement  celui qui a été vaincu par les romains, mais celui qui veut se reconstruire seul. 

Puis survient un tournant politique majeur.                               ,
En 313, l’édit de Milan accorde aux chrétiens la liberté de culte. Le christianisme sort de la clandestinité. Il entre dans la cité, s’organise et  prend place dans l’Empire. L’empereur Constantin (empereur romain de 306 à 337 après J-C) observe l’arrivée du christianisme dans son Empire avec attention. Il y voit un possible facteur d’unité pour son Empire fragilisé, divisé, inquiet pour son avenir. Les Juifs, eux, restent à l’écart. Ils ne participent pas à l’ascension du christianisme. Ils poursuivent leur route, fidèles à leur Loi, à leur rythme, à leur mémoire. Cette fidélité devient de plus en plus visible mais de plus en plus isolée.                            ,
Le peuple Juif impose sa renaissance.

Enfin, en 325, Constantin convoque le concile de Nicée, une assemblée d’évêques chrétiens qui se réunit à Nicée en Bithynie afin de fixer une foi commune aux chrétiens et d’éviter les divisions internes. Parmi les décisions prises, l’une est hautement symbolique: la volonté de se détacher clairement du calendrier juif, notamment pour la date de Pâques. Ce choix, en apparence technique, marque en réalité une rupture profonde.

Ce détail est important. Il signifie que deux chemins issus d’une même source se sont définitivement séparés. Le judaïsme devient l’ancienne alliance. Le christianisme s’affirme comme la nouvelle. À partir de là, les Juifs ne sont plus simplement différents. Ils deviennent extérieurs à l’ordre religieux dominant. Tolérés, certes. Mais seuls.

En analysant cette période, il est clair que l’antisémitisme prend forme. Après l’épée romaine, voici le soupçon. Après la destruction, voici la mise à distance. Rien de brutal. Rien de spectaculaire. Mais quelque chose de profondément durable qui s’installe lentement, presque imperceptiblement.

Dans le prochain épisode, nous verrons comment, après 325, cette différence va se transformer progressivement en exclusion, puis en persécution ouverte, au cœur de l’Europe chrétienne.

FIN DU 9ÈME ÉPISODE

10 ÈME ÉPISODE : DE 325 à 395 après J-C quand la foi devient loi

Au terme du neuvième épisode, le Concile de Nicée venait de consommer la rupture définitive entre le judaïsme et le christianisme naissant. Deux religions issues de la même source, qui choisissent désormais des chemins séparés. Le peuple juif, dispersé, privé de son Temple et interdit de sa propre ville, avait répondu à sa façon : en couchant la Mishna sur parchemin, en priant, en transmettant sa foi de génération en génération. Un peuple debout, têtu, comme à son habitude.

Et pendant ce temps, quelque chose de nouveau et de dangereux se met en place. Jusqu’ici, les ennemis des Juifs se battaient à l’épée. Ce dixième épisode, qui couvre soixante-dix ans, de 325 à 395 après Jésus-Christ, raconte comment la haine change d’arme, en quittant le champ de bataille. Elle entre dans les tribunaux et monte en chaire.

Constantin Ier

Pour comprendre la suite, il faut rappeler qui est Constantin. Cet homme est l’un des empereurs les plus importants de l’Histoire. En 312 après J.-C., il remporte une bataille décisive contre son rival, l’empereur romain Maxence, au pont Milvius, aux portes de Rome, et attribue sa victoire au dieu des chrétiens. L’année suivante, en 313, il promulgue l’édit de Milan, qui accorde aux chrétiens la liberté de culte dans tout l’Empire. C’est une révolution. Depuis deux siècles, les chrétiens étaient persécutés, jetés aux lions, exécutés. Soudain, non seulement ils peuvent pratiquer leur foi, mais l’empereur lui-même les protège. En 325, il convoque le Concile de Nicée pour unifier la doctrine chrétienne. Le christianisme est désormais sur le chemin du pouvoir.

Constantin meurt en 337. Il est baptisé sur son lit de mort, comme c’était la coutume de l’époque chez certains fidèles qui préféraient recevoir le sacrement au dernier moment, histoire de repartir propres de tous leurs péchés accumulés. Un système très commode, il faut l’avouer ! Il laisse derrière lui un Empire converti en surface, mais bouillonnant de tensions religieuses et politiques. Ses trois fils héritent du pouvoir et, très vite, se disputent. On s’entretue en famille : une vieille tradition romaine ! Finalement, Constance II sort vainqueur de ces querelles fratricides et règne seul à partir de 353. Cet homme-là n’a pas le caractère souple de son père : rigide et sectaire, il impose sa vision du christianisme à toute l’Église et persécute les évêques qui ne partagent pas sa foi. Pas exactement l’image du bon chrétien, mais l’Histoire regorge de ce genre de contradictions.

Pour les Juifs, la situation sous Constantin est ambiguë : ni vraiment persécutés, ni vraiment protégés. Mais sous Constance II, les lois commencent à réduire leurs droits civiques une à une, discrètement, sans grand bruit : interdiction aux Juifs de se marier avec des chrétiens, d’avoir des esclaves chrétiens, de faire du prosélytisme. Les chrétiens qui se convertissent au judaïsme risquent désormais la peine de mort. Ce ne sont pas encore des persécutions au sens brutal du terme. Ce sont des barrières invisibles que l’on élève, une à une, sans tambour ni trompette. Petit à petit, le Juif cesse d’être un citoyen comme les autres. Il devient l’étranger de l’intérieur. Toléré, mais assigné à résidence dans sa propre différence.

Les Juifs ne se laissent pas faire ! En 351, excédés par ces restrictions et par la brutalité de l’administration romaine, ils se soulèvent en Galilée — cette région qui est, depuis la destruction du Temple, le cœur battant du judaïsme rabbinique. Gallus, qui gouverne l’Orient pour le compte de Constance II, envoie son général Ursicinus écraser la révolte dans le sang. Des villes entières sont rasées : Tibériade, Diospolis, Diocaesarea. Des milliers de Juifs sont tués. Mais le peuple résiste toujours, et se relève. Vive Israël !

Jésus à Tibériade, avant le massacre de la ville

Et puis survient quelque chose de totalement inattendu. Quelque chose qui ressemble à un miracle, et qui finira en tragédie.

En 361, un nouvel empereur monte sur le trône des Romains. Il s’appelle Julien, neveu de Constantin. Il a tout juste trente ans. Brillant, cultivé, philosophe autant que général, il est de ces hommes rares qui lisent autant qu’ils combattent. Et dans une cour entièrement christianisée, il ne croit pas au Christ ! Julien a été élevé dans le christianisme, mais l’a rejeté. Il est revenu aux dieux anciens, au paganisme de la Grèce et de Rome, persuadé que la nouvelle religion étouffe la culture antique qu’il vénère. Les chrétiens, ulcérés, lui collent un surnom : l’Apostat, celui qui ose renier sa foi.

Dès son arrivée au pouvoir, Julien fait quelque chose d’inédit : il promulgue un édit de tolérance pour toutes les religions, sans excepter les Juifs, les chrétiens dissidents, les païens. Tout le monde peut pratiquer sa foi librement. Il supprime les lourds impôts qui écrasaient les Juifs depuis des décennies. Pour ces derniers, c’est une stupéfaction joyeuse. Après des années de restrictions et de révoltes réprimées dans le sang, voilà un empereur qui les traite en citoyens. Un honneur !

Qui est donc cet homme-là ? Julien va plus loin. Beaucoup plus loin. Il convoque les dirigeants juifs et leur demande pourquoi ils ne sacrifient plus. Ceux-ci lui expliquent ne pouvoir sacrifier que dans le Temple de Jérusalem, incendié par Titus en l’an 70, trois siècles plus tôt. Julien leur promet, les yeux dans les yeux : « Je m’efforcerai avec le plus grand zèle de remettre en place le Temple du Très-Haut. »

Il débloque les fonds, rassemble ouvriers et matériaux. Les chantiers s’ouvrent à Jérusalem. Pour la première fois depuis deux siècles, le peuple juif peut espérer retrouver son sanctuaire. Est-ce enfin un signe du Ciel qui, pour une fois, leur serait favorable ?

Hélas, en mai 363, une violente tornade s’abat sur Jérusalem. Dans la nuit du 18 au 19 mai, un tremblement de terre secoue toute la Palestine. Les portiques qui venaient d’être reconstruits s’effondrent, écrasant les ouvriers. Des incendies éclatent. Les travaux sont abandonnés. Quelques semaines plus tard, le 26 juin 363, Julien meurt au combat au cours de sa campagne contre les Perses, abattu par une lance lors d’une escarmouche à Samarra. Il avait trente-trois ans. Les chrétiens voient dans sa mort le signe de la vengeance divine. On lui prête ces derniers mots, peut-être apocryphes, mais tellement bien trouvés : « Tu as vaincu, Galiléen ! »

Son successeur est chrétien. Immédiatement, tous les espoirs s’effondrent. Le Temple ne sera pas reconstruit. Jérusalem restera interdite aux Juifs.

Julien restera le seul dirigeant de cette époque à avoir compris que l’on ne construit pas un Empire durable sur l’humiliation d’un peuple. La mort l’a fauché avant qu’il ait pu aller au bout de son projet. Trente-trois ans. Quel gâchis.

L’empereur Julien en 363 après J.-C.

Après Julien, l’Empire reprend sa marche chrétienne. Et avec elle, s’installe une nouvelle forme de combat contre les Juifs : non plus par les légions, mais par les mots. Par les sermons. Par les chaires d’église.

Et c’est ici qu’apparaît l’un des personnages les plus troublants de cette période : Jean Chrysostome.

Chrysostome est né vers 347 à Antioche, l’une des grandes métropoles de l’Empire, ville cosmopolite où chrétiens, juifs et païens vivent côte à côte depuis des siècles. Brillant orateur, il deviendra évêque de Constantinople à la fin de sa vie. Son surnom signifie « bouche d’or » en grec. Il le mérite bien : rares sont les hommes qui ont parlé avec autant de puissance dans l’Antiquité tardive. Mais cette bouche d’or va prononcer, entre 386 et 387, une série de huit sermons que l’Histoire n’a jamais pu tout à fait pardonner.

Pourquoi ces sermons ? Parce qu’à Antioche, à cette époque, de nombreux chrétiens continuent d’assister aux offices juifs, d’observer le sabbat, de participer aux fêtes juives. Pour eux, les deux religions ne sont pas incompatibles. Au contraire. Chrysostome, lui, veut séparer les deux doctrines et anéantir toute possibilité de liens. Pour y parvenir, il frappe fort… très fort. Dans ses homélies, les Juifs sont traités de misérables, de chiens, de cervelles obstinées. Leur peuple ressemble à un troupeau de brutes. Leurs synagogues ? Des repaires de brigands, la demeure de Satan. Ils ont crucifié le Christ ; ils ne méritent aucun pardon.

Caricature des Juifs à l’époque

L’historien Léon Poliakov a qualifié ces textes de « diatribes d’une violence inimaginable ». James Parkes les a jugés « la plus horrible et la plus violente dénonciation du judaïsme que l’on puisse trouver dans les écrits des théologiens chrétiens ». Et ce jugement dit tout.

Comment un homme qui se réclame du Christ, ce chrétien qui prêchait l’amour du prochain, peut-il traiter le peuple de ce même Christ de « chiens » et de « brutes » ? C’est une contradiction que l’Histoire n’a jamais résolue. Et le plus marquant, c’est que Chrysostome enrage précisément parce que le judaïsme domine encore à Antioche. Il ne combat pas un adversaire vaincu : il combat un rival toujours séduisant. Et c’est peut-être là le plus bel hommage qu’on puisse rendre au peuple juif : ceux qui le haïssent le plus fort sont souvent ceux qui le craignent le plus. Les sermons de Chrysostome ne resteront pas dans les bibliothèques ; ils vont circuler pendant des siècles et devenir la caution théologique d’une haine qui cherchait ses mots.

Puis arrive Théodose. En 379 après J.-C., ce général d’origine hispanique, fervent chrétien, prend les rênes d’un Empire épuisé par des décennies de crises, de guerres civiles et d’assauts des peuples barbares aux frontières. Il veut l’unité, en rassemblant les populations qu’il dirige autour de la religion.

Un an plus tard, Théodose promulgue l’édit de Thessalonique. C’est un texte court, mais d’une portée immense. Pour la première fois dans l’histoire de l’Empire, un souverain définit officiellement ce qu’est la vraie foi : le christianisme nicéen, issu des décisions du Concile de Nicée, devient la religion officielle de l’État. Tous ceux qui s’y refusent portent, selon les termes mêmes de l’édit, « l’infamie attachée au dogme hérétique ». La tolérance de l’édit de Milan de 313, écrit par Constantin, appartient désormais à un passé lointain. L’Empire ne dit plus : chacun peut croire ce qu’il veut. Il dit : voici la vraie foi, et les autres ne sont que mensonges.

Les Juifs ne sont pas directement visés par cet édit : il concerne d’abord les chrétiens dissidents. Mais dans un Empire défini par sa foi chrétienne, quiconque n’est pas chrétien est de facto rejeté. Les lois suivent inexorablement : mariage entre un Juif et un chrétien interdit et assimilé à un adultère ; fonctions publiques restreintes ; construction de nouvelles synagogues bloquée. Les opposants à cette religion voient leurs droits civiques se réduire, loi après loi, décret après décret. En 381, Théodose convoque le Concile de Constantinople pour consolider les décisions de Nicée et chasser les hérétiques. En 392, il va encore plus loin : il interdit purement et simplement le paganisme et tous les autres cultes dans l’Empire. Les Jeux Olympiques, ces grandes fêtes qui depuis la Grèce antique mêlaient compétition sportive et hommage aux dieux, sont abandonnés après l’édition de 394. L’ancienne Rome, celle des dieux multiples et de la tolérance impériale, cette Rome-là n’existe plus.

Concile de Constantinople

Pendant que les empereurs légifèrent et que les prédicateurs vocifèrent, les Juifs répondent à leur façon : sans armes, sans légions, sans empereurs.

Dans ces mêmes années, les rabbins de Galilée achèvent de mettre en forme ce qui deviendra le Talmud de Jérusalem. Un recueil immense : des siècles de discussions, de débats, de questions parfois sans réponse, sur la loi et sur la vie. Des générations de sages qui se concertent à travers le temps et refusent de se taire.

Une belle leçon de résilience ! Ce qu’ils écrivent dans l’ombre survivra à tous les empires.

En 395, Théodose meurt après avoir été le dernier souverain à régner sur un Empire romain encore uni. Avant sa mort, il partage l’Empire entre ses deux fils : Arcadius prend l’Orient, avec Constantinople, et Honorius prend l’Occident. Deux trajectoires vont alors se dessiner. L’Empire d’Orient survivra mille ans sous le nom d’Empire byzantin, tandis que l’Empire d’Occident s’effondrera en moins d’un siècle sous les coups des peuples barbares. Mais pour les Juifs, la frontière importe peu : à l’Est comme à l’Ouest, ils deviennent désormais des citoyens de seconde zone dans un monde officiellement chrétien.

Soixante-dix ans se sont écoulés entre Nicée et la mort de Théodose. Des années pendant lesquelles l’antisémitisme n’est plus le fait de foules en colère ou de généraux assoiffés de conquête, mais un antijudaïsme fondé sur un système juridique et théologique, institué par des empereurs chrétiens qui ont transformé des préjugés en lois. L’antisémitisme est légalisé.

Les hommes d’Église, eux, ont repris ces stéréotypes haineux pour en faire une doctrine. On n’extermine pas les Juifs : on les isole, on les différencie, ils deviennent des étrangers au sein de leur propre terre. Cette exclusion acceptée alimentera la haine populaire, entretenue pendant des siècles par des discours. L’antisémitisme est encouragé ; ceux qui détiennent tous les pouvoirs le renforcent et le propagent.

L’Histoire des Juifs dans l’Empire romain

Aujourd’hui, il est peut-être temps de s’unir dans l’espoir de freiner cet horrible sentiment qui se répand dans le monde.

Mes chers amis, je vous remercie du temps que vous accordez à la quête de vérité que nous menons ensemble.

Dans le prochain épisode, nous verrons comment la mise à l’écart progressive du peuple juif va se transformer, au cœur du Ve siècle, en véritables persécutions, sur fond d’invasions barbares. En 400 après J.-C., l’Europe médiévale se prépare, et vont arriver les heures les plus sombres du peuple juif en Occident.

FIN DU 10ÈME ÉPISODE

11 ÈME ÉPISODE : DE 395 À 418 – LES JUIFS FACE AUX VIOLENCES RELIGIEUSES

Aujourd’hui, en 2026, la discrimination envers les Juifs est toujours là. Elle ne prend plus les mêmes formes que jadis, mais demeure présente partout dans le monde. L’antisémitisme, chargé de préjugés et de haine, traverse les siècles : ce 11 octobre au soir, Monsieur Raphaël Glucksmann, à la suite de sa victoire à la primaire de la gauche sociale-démocrate, s’est fait enfariner. C’est une honte ! Et on ne dit rien… Elie Wiesel l’affirmait : « Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté ».
Que l’on soit de gauche ou de droite, ce comportement inacceptable perdure ; pourtant, on le tolère dans l’indifférence.
Avec notre site Abraham et Anne-Marie, mon collaborateur et moi nous acharnons à comprendre les origines de l’antisémitisme, dans l’espoir qu’en remontant à ses racines, nous parviendrions à le combattre. C’est un échec… Face à la persistance de cette discrimination anti-juive, nos efforts semblent dérisoires.
Cependant, renoncer nous paraîtrait une lâcheté indigne.
Nous reprenons donc les épisodes d’Abraham et Anne-Marie avec l’espoir de combattre l’ignorance humaine. Il faut en finir avec l’antijudaïsme !

Au terme de notre dixième épisode, nous étions arrivés en 395, à la mort de Théodose. Nous avions vu comment le christianisme avait progressivement pris le pouvoir dans l’Empire romain et comment, loi après loi, les Juifs avaient commencé à perdre leurs droits. À la mort de Théodose, l’immense Empire est gouverné par ses deux fils : Arcadius, empereur de la partie orientale depuis Constantinople, l’actuelle Istanbul, et Honorius, empereur de la partie occidentale, dont le gouvernement s’installera à Ravenne, dans le nord de l’Italie, près de la mer Adriatique. Tout cela, nous l’avons déjà raconté. Je ne vais donc pas vous resservir le même plat ! Ce que je veux comprendre maintenant est beaucoup plus brutal : qu’arrive-t-il aux Juifs lorsque les paroles hostiles et les lois discriminatoires sortent des palais impériaux et commencent à produire leurs effets dans les rues ? Car bientôt, il ne sera plus seulement question de leur interdire certaines fonctions. On va s’attaquer à leurs synagogues, à leurs biens, à leur droit de vivre.
Le 17 juin 397, deux ans après la mort de Théodose, la situation semble encore contradictoire. Arcadius, l’empereur d’Orient, soutenu par son frère Honorius, fait promulguer depuis Constantinople une loi destinée à Anatolius, préfet du prétoire d’Illyricum, autrement dit un très haut fonctionnaire chargé d’une vaste région des Balkans. Il lui ordonne de rappeler aux gouverneurs qu’ils doivent repousser les agressions commises contre les Juifs et laisser leurs synagogues en paix. Étrange nécessité ! Pourquoi un empereur doit-il ordonner que l’on ne frappe pas ses sujets juifs et que l’on ne saccage pas leurs lieux de prière ? Parce que ces agressions existent déjà. Le pouvoir romain leur retire des droits d’une main et tente encore de les protéger de l’autre. Hypocrisie institutionnelle ! Mais retenons au moins ceci : en 397, la loi est formelle, agresser un Juif ou attaquer une synagogue n’est plus autorisé par l’Empire.
Les années passent et le monde romain se fissure.

Le sac de Rome par Alaric en 410. Gravure historique postérieure représentant l’entrée des Goths dans la ville.
Le sac de Rome par Alaric en 410. Gravure historique postérieure représentant l’entrée des Goths dans la ville.

Arcadius meurt en 408. Son fils Théodose II, âgé de seulement sept ans lorsqu’il devient empereur d’Orient, lui succède à Constantinople. À l’Ouest règne toujours son oncle Honorius. Puis, le 24 août 410, Alaric, roi des Wisigoths, un peuple germanique installé depuis des années aux frontières de l’Empire, entre dans Rome avec ses hommes. Pendant trois jours, la ville est saccagée : c’est ce que l’on nomme le « sac de Rome », le mot « sac » désignant le pillage d’une ville prise par une armée. Les soldats entrent dans les maisons et les bâtiments, s’emparent des richesses, détruisent, incendient, font subir à la population les violences qui accompagnent une ville livrée aux vainqueurs.
Rome, après avoir écrasé tant de peuples et fait trembler la Méditerranée, découvre brutalement que ses murailles ne la rendent pas invincible.
Des questions s’imposent : les Juifs de Rome ont-ils subi des horreurs pendant ces journées de chaos ? Étaient-ils spécifiquement recherchés pour être massacrés parce que juifs ? Impossible de trouver des sources suffisamment solides pour l’affirmer. On ne doit pas fabriquer des victimes supplémentaires pour rendre ce récit plus spectaculaire. Malheureusement, nous en trouverons de bien réelles.

Deux ans plus tard, le 26 juillet 412, Honorius, empereur d’Occident, promulgue à Ravenne une nouvelle loi en son nom et en celui de son jeune neveu Théodose II, empereur d’Orient. Le texte est édifiant : personne ne doit violer, occuper ou confisquer une synagogue au nom de la religion. Même le shabbat est protégé : les Juifs ne doivent pas être contraints ce jour-là de comparaître pour certaines affaires judiciaires ou administratives. Imaginez l’ironie atroce de la suite. En 412, deux empereurs chrétiens écrivent noir sur blanc : ne touchez pas aux synagogues. Quelques années plus tard, des hommes qui se réclament précisément du christianisme vont s’en emparer, les piller et les brûler. À quoi sert une loi si personne n’empêche une foule fanatisée de la piétiner ?
C’est maintenant que nous devons retourner à Alexandrie, immense ville portuaire située sur la côte méditerranéenne de l’Égypte, dans la partie orientale de l’Empire. Alexandrie, nous la connaissons déjà.
Les Juifs y sont installés depuis des siècles et nous avons malheureusement déjà croisé cette ville à plusieurs reprises dans notre histoire. Culture, commerce, philosophie, religions : tout s’y mélange. Mais quand Alexandrie s’enflamme, elle ne fait pas semblant. Le 15 octobre 412, Théophile, l’évêque chrétien qui dirigeait la puissante Église d’Alexandrie, meurt. Deux candidats se disputent immédiatement sa succession. Trois jours plus tard, son neveu Cyrille l’emporte. Cyrille n’est donc ni empereur ni gouverneur : il est évêque d’Alexandrie, chef religieux des chrétiens de la ville. Mais son pouvoir déborde rapidement de la religion. L’historien Socrate le Scholastique, un chrétien de Constantinople qui écrit quelques décennies plus tard une grande Histoire de l’Église, souligne lui-même que l’évêché d’Alexandrie commence alors à s’immiscer dans les affaires civiles. Voilà un homme d’Église qui veut peser sur la ville entière.

Plan de l’Alexandrie antique, montrant notamment le grand port, le théâtre et le quartier juif.
Plan de l’Alexandrie antique, montrant notamment le grand port, le théâtre et le quartier juif.

Face à Cyrille se trouve Oreste, le préfet impérial d’Égypte, c’est-à-dire le haut fonctionnaire chargé de gouverner la province au nom de Théodose II, l’empereur d’Orient installé à Constantinople.
Et attention : Oreste est lui-même chrétien. Nous n’avons donc pas d’un côté « les chrétiens » et de l’autre leurs ennemis. Nous avons deux chrétiens qui se disputent le pouvoir : l’évêque Cyrille veut imposer son influence, le préfet Oreste entend rappeler que l’Égypte appartient encore à l’Empire et que ce n’est pas la foule qui rend la justice. L’affrontement entre les deux hommes devient explosif.
Vers 414-415, une affaire apparemment secondaire met le feu aux poudres. Oreste se trouve au théâtre d’Alexandrie pour annoncer de nouvelles règles concernant les spectacles, véritables événements populaires qui attirent des foules immenses. Parmi les spectateurs apparaît Hierax, professeur de lettres élémentaires et surtout admirateur particulièrement démonstratif de Cyrille. Certains Juifs présents dans le théâtre l’accusent d’être venu provoquer une émeute. Oreste, déjà excédé par l’influence de l’évêque, ordonne que Hierax soit arrêté et torturé publiquement dans le théâtre. À Alexandrie, on ne règle décidément rien dans la modération ! Lorsque Cyrille l’apprend, il fait venir les principaux responsables de la communauté juive et les menace de terribles représailles si les affrontements avec les chrétiens continuent. Une menace religieuse répond à une torture politique. La ville est une poudrière.
Puis survient l’horreur. Selon Socrate, certains Juifs décident d’organiser une attaque nocturne contre les chrétiens. Pour se reconnaître dans l’obscurité, ils auraient porté au doigt des anneaux fabriqués en écorce de palmier. En pleine nuit, des hommes courent dans Alexandrie en criant qu’une église est en feu. Des chrétiens réveillés en sursaut sortent de leurs maisons pour aller combattre l’incendie. C’est un piège : plusieurs sont attaqués et tués. Si ce récit est exact, il s’agit d’assassinats prémédités et rien ne peut les excuser. Mais ce qui vient ensuite n’est plus de la justice. C’est une punition collective. Et c’est là que les Juifs d’Alexandrie vont payer, coupables ou innocents, simplement parce qu’ils sont juifs.
Au lever du jour, Cyrille rassemble une foule immense et marche vers les synagogues. Elles sont saisies. Puis la foule se jette sur les biens des Juifs et les pille. Socrate est d’une brutalité limpide : les Juifs, installés à Alexandrie depuis l’époque d’Alexandre le Grand, sont chassés de la ville, dépouillés de tout ce qu’ils possèdent et dispersés.
Plus de jolie formule. Plus de précaution de langage pour rendre la scène supportable. Une communauté installée depuis des siècles se fait voler ses biens et jeter dehors. L’antisémitisme prend une allure terrifiante. Des innocents juifs paient pour des criminels qu’ils n’ont peut-être jamais rencontrés. Votre maison ? Plus à vous. Votre commerce ? Pillé. Votre synagogue ? Confisquée. Votre ville natale ? Vous n’avez plus le droit d’y rester. Circulez ! Quelle justice peut accepter une pareille saloperie ? Je refuse d’inventer des coups ou des massacres que Socrate ne rapporte pas lors de cette expulsion. Mais franchement, avons-nous besoin d’en inventer ? Les faits sont là. Être dépouillé de son existence entière et chassé de chez soi parce qu’on est juif est d’une violence impressionnante.
Un homme nous permet de mettre un nom sur cet exil : Adamantius, médecin juif d’Alexandrie. Il doit fuir jusqu’à Constantinople, à plus de mille kilomètres, où il trouve refuge auprès d’Atticus, l’évêque chrétien de la capitale impériale. Adamantius se convertira ensuite au christianisme et pourra retourner vivre à Alexandrie. Pourquoi s’est-il converti ? Par foi ? Pour rentrer chez lui ? Impossible de le savoir. Mais quel symbole ! Un médecin juif est chassé de sa ville ; devenu chrétien, il peut y revenir. Autrement dit, l’homme n’a pas changé. Sa profession n’a pas changé. Son passé n’a pas changé. Il a seulement cessé d’être juif. Et soudain, la porte se rouvre. Quelle leçon !
Oreste est scandalisé par l’expulsion. Le préfet écrit directement à Théodose II, son empereur à Constantinople, pour dénoncer ce qui vient de se produire. Cyrille, l’évêque chrétien, écrit lui aussi à Théodose II pour raconter les crimes commis contre les chrétiens. Les deux hommes se dénoncent donc auprès du même souverain. Cyrille tente ensuite de se réconcilier avec Oreste, mais celui-ci refuse. Alors la barbarie monte encore d’un cran. Environ cinq cents moines de Nitrie, région monastique située dans le désert égyptien au sud-ouest d’Alexandrie, quittent leurs monastères pour venir défendre Cyrille. Ils encerclent le char d’Oreste, le traitent de païen et d’idolâtre. Oreste leur crie qu’il est chrétien et qu’il a été baptisé à Constantinople. Rien à faire. Ammonius, l’un des moines, lui lance une pierre en pleine tête. Le préfet est couvert de sang. Voilà où Alexandrie en est arrivée : un représentant chrétien de l’empereur ensanglanté par des moines chrétiens venus défendre un évêque chrétien, tandis que les Juifs, eux, ont déjà été foutus dehors. L’amour du prochain est loin !
En mars 415, une autre victime paie cette hystérie collective : Hypatie, philosophe et mathématicienne païenne d’Alexandrie, fille du savant Théon et proche du préfet Oreste. Elle n’est pas juive et je ne veux pas détourner notre histoire, mais son assassinat montre jusqu’où la ville a sombré. Une rumeur affirme qu’Hypatie empêcherait Oreste de se réconcilier avec Cyrille. Des fanatiques conduits par Pierre, un lecteur de l’Église, l’interceptent dans la rue, la traînent hors de son véhicule jusqu’au Caesareum, un grand édifice devenu église, la déshabillent, la tuent à l’aide de morceaux de poterie, mettent son corps en pièces et brûlent ses restes. Voilà : l’ambiance n’est plus que haine… Même Socrate le Scholastique, pourtant chrétien, écrit que cette horreur couvre l’Église d’Alexandrie de honte. Les Juifs avaient eu raison d’avoir peur : quand une foule persuadée de détenir la vérité se donne le droit de punir qui elle veut, personne n’est à l’abri.

Hypatie d’Alexandrie, philosophe et mathématicienne. Représentation peinte postérieure.
Hypatie d’Alexandrie, philosophe et mathématicienne. Représentation peinte postérieure.

Trois années passent et notre histoire quitte l’Égypte pour la Méditerranée occidentale. Direction Minorque, petite île de l’archipel des Baléares située à l’est de l’Espagne.
Nous sommes en février 418. À l’ouest de l’île se trouve Jamona, l’actuelle Ciutadella, où vit une importante communauté chrétienne. À une quarantaine de kilomètres, sur la côte orientale, Magona, l’actuelle Mahón ou Maó, abrite une communauté juive solidement implantée. Juifs et chrétiens se connaissent, travaillent ensemble et leurs relations avaient jusque-là été relativement cordiales. Ce ne sont pas deux peuples qui arrivent sur un champ de bataille. Ce sont des voisins courtois.

Plan du port et de la ville de Mahón, l’ancienne Magona, à Minorque.
Plan du port et de la ville de Mahón, l’ancienne Magona, à Minorque.

Nous connaissons les événements grâce à Sévère, l’évêque chrétien de Minorque, qui les raconte lui-même dans une lettre destinée à d’autres responsables de l’Église. Autant dire que nous lisons le récit du vainqueur ! Sévère veut démontrer que Dieu a permis la conversion des Juifs et il présente son action sous le meilleur jour possible.
Tout commence avec l’arrivée de reliques attribuées à saint Étienne, personnage juif du Nouveau Testament, considéré par les chrétiens comme leur premier martyr, lapidé à Jérusalem au Ier siècle. Ces reliques auraient été apportées sur l’île par un prêtre revenant de Terre sainte, généralement identifié par les historiens à Orose, prêtre et écrivain chrétien originaire de la péninsule Ibérique. D’après Sévère lui-même, l’arrivée de ces reliques augmente le « zèle » des chrétiens : désormais, il faut convertir leurs voisins juifs. Les relations autrefois paisibles se détraquent.
Le samedi 2 février 418, jour de shabbat, Sévère quitte Jamona avec une foule de chrétiens et traverse l’île en direction de Magona. Sa propre lettre parle d’un trajet de quarante-quatre kilomètres. Arrivé sur place, il envoie ses clercs, les hommes d’Église placés sous son autorité, demander aux Juifs de venir discuter dans l’église chrétienne. Les Juifs refusent : c’est shabbat et entrer dans l’église contreviendrait à leurs règles religieuses. Est-ce donc un crime ? Apparemment, leur simple volonté de rester fidèles à leur religion suffit désormais à exaspérer leurs voisins.

Vue ancienne du port de Mahón, dans l’île de Minorque.
Vue ancienne du port de Mahón, dans l’île de Minorque.

Le principal dirigeant juif de Magona s’appelle Théodore. Il n’est pas un inconnu vivant dans un coin de la ville. Il est riche, instruit, connaisseur de la Loi juive, ancien « defensor civitatis », une importante charge municipale destinée à défendre les habitants contre les abus des puissants, et il jouit d’un grand prestige dans toute la cité. D’autres Juifs occupent également des positions importantes, notamment Caecilianus, second personnage de la synagogue après Théodore et lui aussi choisi comme « defensor civitatis ». Voilà donc des Juifs parfaitement intégrés à la société de Minorque. Ils sont citoyens, responsables municipaux, propriétaires et voisins. Pourtant, quelques jours vont suffire pour que tout bascule.
Sévère accuse les Juifs d’avoir accumulé dans leur lieu de réunion des pierres, des épées et des gourdins. Les Juifs le contestent. Le groupe chrétien décide alors de marcher jusqu’à la synagogue. Selon la propre version de Sévère, des femmes juives postées en hauteur lancent de grosses pierres vers la foule chrétienne, sans faire de blessé. Les chrétiens ramassent à leur tour des pierres. La tension explose. Puis les Juifs reculent et les chrétiens prennent possession de la synagogue. Et là, le récit de Sévère devient soudain curieusement pudique : il passe très rapidement sur la manière dont les Juifs ont été contraints de reculer et sur la façon dont ses hommes se sont emparés du bâtiment. Quelques mots seulement. Puis le feu prend. La synagogue brûle jusqu’aux murs. Les objets en argent et les livres sacrés qu’elle contenait disparaissent avec elle. Des historiens modernes ont justement souligné cette pirouette : Sévère prétend présenter ses hommes comme pacifiques, mais il doit tout de même expliquer comment une foule chrétienne a fini propriétaire d’une synagogue juive en flammes. Bizarre conception du pacifisme !
Imaginez seulement la violence psychologique. Ces Juifs regardent leur lieu de prière disparaître. L’endroit où ils se réunissaient, où ils étudiaient leurs lois, où leurs enfants apprenaient leur religion est réduit en cendres. Et qui se tient devant eux ? Précisément ceux qui leur expliquent maintenant qu’ils devraient devenir chrétiens. Quel choix leur reste-t-il vraiment ? Officiellement, l’Empire de Théodose II et d’Honorius interdit toujours de s’attaquer aux synagogues. Dans les faits, la synagogue de Magona est détruite : personne ne vient arrêter les responsables. Six ans après la loi de 412, elle ne vaut même plus le parchemin sur lequel elle a été écrite.
Puis commence la conversion de la communauté juive. Et c’est ici que le récit de Sévère se retourne presque contre lui. Parmi les Juifs se trouve Galilaeus, jeune cousin de Théodore. Cet homme ne parle pas de révélation mystique. Il dit posséder des terres en association avec des chrétiens et craint, s’il persiste dans le judaïsme, d’être tué par leur haine. Il décide donc de rejoindre l’Église pour échapper à la mort qu’il croit préparée contre lui. Voilà les mots d’un homme qui a peur pour sa peau, non pour son salut dans l’au-delà. Caecilianus, l’un des plus hauts responsables de la communauté juive, confirme même qu’il partage cette crainte. Et Sévère ose transformer ensuite cette terreur en victoire spirituelle. Il explique que Galilaeus croyait parler de la mort terrestre alors qu’en réalité, Dieu lui faisait pressentir la damnation éternelle. Quelle pirouette ! Un homme dit « j’ai peur qu’on me tue parce que je reste juif », et l’évêque répond en substance que cette peur prouve que Dieu travaille en lui. Il fallait oser.
Les conversions se succèdent. Théodore finit lui-même par accepter le christianisme. Pour ses coreligionnaires, le signal est terrible : si l’un des hommes les plus puissants et les plus respectés de la communauté juive cède, qui peut encore tenir ? Certaines femmes résistent davantage. Parmi elles se trouve Artemisia, épouse d’un Juif nommé Meletius et membre de cette élite locale. Elle refuse d’abord de suivre son mari dans la conversion et quitte sa maison pour se réfugier dans une propriété rurale. D’autres femmes résistent elles aussi. Les chercheurs modernes ont précisément étudié ces dernières oppositions féminines et parlent sans détour de conversion forcée de la communauté juive de Minorque.
Au terme d’une seule semaine de février 418, Sévère annonce fièrement que 540 Juifs sont devenus chrétiens. Cinq cent quarante personnes en quelques jours ! Et cela après qu’une foule a traversé l’île pour les convertir, pris d’assaut puis incendié leur synagogue, et qu’un jeune homme a fini par se convertir par peur d’être assassiné s’il restait juif. Peut-on réellement parler d’une adhésion libre et spontanée à la foi chrétienne ?
Ross Shepard Kraemer explique que, dans sa lettre, Sévère cherche à faire croire que les chrétiens ont agi par piété et par amour envers les Juifs. Mais dans son propre récit, il raconte qu’une synagogue a été incendiée, poussant ainsi les Juifs paniqués à se convertir.
La propagande est presque aussi violente que les faits : après avoir brisé la résistance d’une communauté, on lui retire encore le droit d’exprimer sa terreur.
L’humiliation ne s’arrête pas là. Selon Sévère, les nouveaux convertis participent ensuite à la construction d’une basilique chrétienne, en utilisant notamment des matériaux provenant de l’ancienne synagogue détruite. Quel symbole ! Hier encore, ces pierres appartenaient à leur lieu de prière juif. Aujourd’hui, elles servent à édifier le monument de la religion qu’on vient de leur imposer. Non seulement la synagogue disparaît, mais ses débris eux-mêmes doivent témoigner de la victoire chrétienne. On détruit votre maison spirituelle et l’on vous fait participer à la construction de celle qui la remplace. Difficile d’imaginer humiliation plus atroce.
Nous sommes en 418. Seulement vingt-trois années nous séparent de la mort de Théodose. En 397, Arcadius ordonnait encore que les Juifs soient protégés des agressions. En 412, Honorius et Théodose II interdisaient de toucher à leurs synagogues. Quelques années plus tard, à Alexandrie, une communauté vieille de plusieurs siècles est dépouillée et chassée. À Minorque, une synagogue est incendiée et 540 Juifs sont annoncés comme convertis après une semaine de pression. Bien que la loi assure qu’ils peuvent encore être juifs, la rue leur explique le contraire…
Voilà ce qui est révoltant. On ne se contente pas de dire aux Juifs qu’ils sont différents. On les met devant une alternative abjecte : partir, perdre leurs biens, voir brûler leur synagogue et renoncer à leur identité. Lorsqu’ils finissent par céder, les hommes qui les ont placés dans cette situation se félicitent de leur « conversion ». Terroriser un voisin jusqu’à ce qu’il adopte votre religion et appeler cela sauver son âme n’est pas une victoire… Jésus, lui-même juif, aurait-il applaudi ?
Les responsables de l’hostilité anti-juive ont des noms : Cyrille, Ammonius, Pierre, Sévère. Les nommer, c’est refuser les amalgames et empêcher que l’Histoire ne nourrisse, à son tour, une nouvelle haine.
Tous les chrétiens ne participent pas à ces violences. Oreste, chrétien, s’oppose à Cyrille. Socrate, chrétien lui aussi, condamne les excès d’Alexandrie. Les empereurs Arcadius, Honorius et Théodose II ont eux-mêmes tenté à plusieurs reprises de protéger les Juifs et leurs synagogues. Il serait injuste d’accuser tous les chrétiens indistinctement.
Mais ne racontons pas n’importe quoi. Quelque chose de terrible vient de changer. Dans notre épisode précédent, l’antijudaïsme s’inscrivait dans les sermons et dans les lois. Désormais, il possède des bras, des pierres et du feu. Il peut vider votre maison, vous expulser de votre ville, réduire votre synagogue en cendres et vous faire craindre pour votre vie jusqu’à ce que vous changiez de religion.
Et nous ne sommes encore qu’en 418.

FIN DU 11ÈME ÉPISODE